Au bonheur des agro-industriels
Les ministres européens de l'Agriculture se réunissent, les 20 et 21 septembre, à Annecy, pour faire le point sur la réforme de 2003 de la PAC. Mais ils ne
modifieront qu'à la marge d'une politique productiviste, liquidant l'agriculture paysanne et ruinant des millions de petits paysans du Sud.
(Rouge, n°2266, 18 septembre 2008, «commission agricole du NPA*»)
Crée en 1957 par le Traité de Rome entré en vigueur en 1962, la PAC avait, à l'origine, l'objectif de subvenir aux besoins de la population européenne et d'assurer
aux agriculteurs des prix stables, à l'abri des fluctuations du marché mondial. Dans les années 1960, elle a permis d'accroître la productivité agricole, grâce à la mécan,isation et aux intrants
(engrais et pesticides), d'augmenter le niveau de vie des paysans et de stabiliser les marchés, garantissant ainsi la sécurité des approvisionnements et des prix raisonnables pour les
consommateurs.
Les outils de régulation reposent sur trois principes : un marché communautéire unifié, avec libre circulation des produits agricoles; la protection contre les
importations extracommunautaires à bas prix; la solidarité financière, par une prise en charge de la totalité du budget de la PAC par l'Union européenne (UE). Dans les années 1970, l'objectif de
souveraineté alimentaire est atteint en Europe, mais la machine à profits est aussi lancée. L'augmentation de la production permet d'exporter sur le marché mondial et l'industrie agroalimentaire
engrange de gros bénéfices. Cela conduit à la poursuite de l'intensification de la production agricole, au détriment de la qualité de l'environnement.
Dérégulation
La «réforme» de 1992 marque un changement de cap fondamental de la PAC. Elle organise la baisse des prix par la réduction des prix garantis pour certaines
productions. Des compensations financières sont distribuées aux paysans, afin de pallier leurs pertes de revenus. Mais ces aides sont très inégalement réparties, et elles favorisent l'agriculture
productiviste et les grandes exploitations. L'objectif de la «réforme» est alors de restructurer les exploitations agricoles afin de fournir aux industries agro-alimentaires des produits à bas
prix, répondant aux exigences du GATT (1). L'agriculture doit devenir un secteur capitaliste comme un autre, avec de véritables entreprises réactives aux fluctuations du marché...
Avec la « réforme » de 2003, les aides sont découplées du volume de production et se fondent sur une moyenne d'années de référence -système des droits
àpaiement unique (DPU). C'est un bouleversement majeur dans la répartition du soutien public à l'agriculture. Ce système d'aide fige encore plus les inégalités entre producteurs. Plus
l'exploitation est intensive, plus l'agriculteur touche des aides publiques (lire l'encadré plus bas).
L'inflation de ces deux dernières années sur les prix (céréales, engrais, carburants) et les épisodes climatiques chaotiques liés au réchauffment accentuent les
inégalités générées par la PAC. Dernier coup de poignard, les petites exploitations individuelles non modernisées se voient refuser de nouveaux prêts pour leurs investissements, les banques étant
échaudées par l'épisode des subprimes. De quoi les décourager et favoriser de nouvelles concentrations entre les mains d'«agro-managers» de plus en plsu gros et de moins en moins
nombreux. Cela aboutit à un système où le travail du paysan perd son sens, sacrifié sur l'autel de la productivité à court-terme. Le travail est divisé entre les tâches manuelles réalisées
par des ouvriers spécialisés, payés de 8 à 10 euros de l'heure, et la gestion qui revient au propriétaire des capitaux. L'intensification du travail (fortes quantités de travail et de capital par
unité de surface) est indissociable du recours croissant à des produits et techniques polluants, dangereux pour la santé et l'environnement. Cela s'accompagne des l'élimination de plusieurs
centaines de milliers de paysans. Une exploitation disparaît toutes les trois muinutes en Europe; toutes les vingt-minutes en France.
Conséquences désastreuses
Depuis 50 ans, les agriculteurs n'ont cessé de produire plus en vendant beaucoup moins cher et étant beaucoup moins nombreux. La baisse des prix, imposée par la
«réforme» de 1992, n'a pas été compensée par des aides directes, loin s'en faut, et elle n'a pas profité aux consommateurs. Les gains de productivité ont été confisqués par l'agro-industrie. La
moitié des paysans ont des revenus inférieurs au SMIC et un quart d'entre eux vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Sur le plan écologique, la PAC a eu des effets deévastateurs. En France, 2 millions d'hectares de zones humides ont été drainés; un quart des prairies naturelles
(3?5millions d'hectares) a disparu au profit des grandes cultures. Entre 1992 et 1997, 40 000hectares de haies et de bosquets ont été supprimés, evec des conséquences incalculables sur l'érosion,
les nappes phréatiques, la biodiversité et les paysages. La contamination des eaux a atteint des niveaux inacceptables. L'agriculture française est celle qui utilise le plus de pesticides. Entre
1970 et 1997, les surfaces irriguées ont été multipliées par cinq. La monoculture du maïs s'est développée sans prendre en compte les conditions climatiques et en abandonnant une des bases
essentielles de l'agriculture, la rotation dans l'usage des sols. Tout cela a profité aux agro-industriels qui disposent, au coeur de la paysannerie, d'un outil très efficace, le syndicat
majoritaire, de la FNSEA avec son annexe, les Jeunes agriculteurs, dominée par les producteurs de blé, de maïs et d'oléagineux. De fait, ces derniers dirigent la FNSEA, et donc la politique
agricole.
Le système des «restitutions», c'est-à-dire de subventions à l'exportation pour le sucre, la viande, le lait et les céréales, compense les prix bas du marché
mondial et permet de vendre, sur le marché international, à des prix en dessous du coût de revient tout en faisant des bénéfices. Cette politique de dumping...
(1) GATT, General Agreement on Tariffs and Trade. Accord signé en 1947 à Genève (Suisse) et qui fournissait le cadre des
grandes négociations commerciales internationales, jusqu'en 1994 lors des Accords de Marrakech (Maroc) et la création de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
Les aides publiques à l'agriculture